MJ spécial GP 97. Portrait de Francis. Période GP

Francis commence à être connu dans les paddocks…ce qui lui permet de décrocher en 1996, son premier contrat sur la Elf 500, en tant que mécano cette fois-ci.

« La saison était déjà commencée (2 GP : Indonésie et Malaisie) quand on m’a appelé. Je suis parti avec une tente de camping dans ma 504 diesel pour Annemasse, chez Serge Rosset.»
Là, Francis revit :

« La Elf faisait ses premiers pas et c’est fabuleux de participer au développement d’une moto comme ça.»  6 octobre 1995: Présentation officielle de la Elf-Swissauto (Catalunya). 31 mars 1996: Premier GP des Elf 500 en Malaisie (10e place de l’Espagnol Juan Borja). 3 août 1997: Meilleur résultat de l’histoire de la Elf-Swissauto. L’Allemand Jürgen Fuchs termine 6e du GP de Rio… (Vous en saurez plus sur le net).

Kris Walker sur la grille de départ du GP de Rio en 1996 (pas dans les premières lignes, la moto fait ses premiers pas).

Le team, pas vraiment détendu pendant le GP. La moto va-t-elle finir ? à quelle place ?

Juan Borja en piste.
                      

Juan Borja et son « équipe ».
                                                               

Jerez 1996 : Francis et son pote Hiroyushi Suniyasan, avec qui il a tout partagé pendant la saison : l’appartement, la caisse à outils…Hiroyushi, après plusieurs saisons de Gp est retourné au Japon, il est maintenant chauffeur de taxi.

                               
En revanche, « L’état d’esprit du team n’était pas franchement excellent, alors j’ai laissé passer la saison sans trop rien dire.»

Et de toute façon, à mi-saison, après un rapide contact avec Guy Coulon et Hervé Poncharal, Francis sait déjà que pour 97, il sera chez Tech 3.

L’aventure Tech 3

C’est comme ça qu’un beau matin de janvier, il débarque chemin du Niel à Bormes-les-mimosas. Avec quelques meubles de récup’, il installe son petit chez soi dans un des locaux inutilisés du team français.

Il refuse d’habiter dans les appartements juste au-dessus : « En appartement, je m’emmerde. Quand tout est structuré, je ne me sens pas à l’aise. »

 Il va aussi trouver une famille. Des mécanos saisonniers qui, comme lui s’expatrient pendant huit mois. Et puis il va surtout trouver Guy Coulon, le responsable technique du team.
« Rien que le fait d’être avec Guy Coulon, je n’ai pas hésité un seul instant à venir. Quand on se retrouve tous les deux, le samedi ou le dimanche à bosser sur nos vintage, il s’installe une ambiance particulière. Guy, c’est un type que j’admirais depuis longtemps, que j’avais vraiment envie de rencontrer. Il ne vit que pour la moto. Il a une mémoire extraordinaire et surtout un parcours incroyable à travers les plus grandes usines, comme le HRC. C’est un personnage à part. »

De plus, Francis se retrouve dans son élément. S’il n’a pas le prestige de bosser sur  la NSR d’Olivier Jacque, il s’affaire avec bonheur sur la 250 RS de William Costes.

« On l’a reçue neuve cet hiver et on a tout dépouillé pour modifier complètement le châssis, le bâti arrière, les inserts de colonne de direction, les carénages. On a fait une somme incroyable de modifications pour la rendre la plus performante possible. »

                                                       

Et finalement c’est mieux comme ça.
« La NSR d’Olivier est beaucoup plus figée, plus performante d’entrée de jeu que la RS. »
Très paradoxalement, sur les paddocks, lors des courses, la passion de Francis pour la mécanique n’est pas aussi exacerbée :
« La Honda est une machine très fiable. Il s’agit plus de faire de la maintenance à très haut niveau. Ca manque un peu de surprises à mon goût. »

                          

En fait, lors des Grands Prix, le transfert de sa passion pour la mécanique se fait vers le pilote.

« La vraie motivation, c’est de contribuer aux résultats de son pilote, le voir progresser. Il n’y a rien de plus démoralisant que de bosser avec un mec qui se traîne, comme ça m’est déjà arrivé par le passé. »
Il faut être très prompt, précis, ne jamais paniquer dans les interventions. C’est un stress énorme qui engendre, à chaque fois que la moto repart sur la piste, la peur d’avoir oublié ou mal fait quelque chose. Et de voir le pilote chuter à cause de ça.
  
« Heureusement, ça ne m’est jamais arrivé. J’ai juste fait une petite bourde cette année à Barcelone. J’avais fait des repères pour l’écartement des guidons. Mais on a changé de fourche et les repères étaient différents. Je ne m’en suis pas aperçu mais juste après un tour, William est rentré au box avec les demi-guidons serré façon Peugeot 103. Il m’a juste dit que ça n’allait pas le faire. J’ai déjà vu pire. Chez Elf, il y avait un mec qui faisait pas mal la bringue. Un jour, un peu fatigué, il oublie de serrer la roue arrière. Le pilote a fait deux tours et est rentré aux boxes avec la broche de roue qui dépassait de 20 cm. Il a été lourdé sur le champ. »

                                                                   

Eternel saltimbanque 

Il faut dire que le stress est permanent et souvent engendré par des conditions de travail pas vraiment confortables. Chez Tech 3, on s’entasse à huit dans la semi-remorque. Francis dort lui dans le tracteur. Pas vraiment confortable, mais de toute façon Francis préfère ça aux hôtels luxueux où atterrissent les mécanos du team Roberts pour ne citer personne.
 
« Tout ça, c’est trop strict. Roberts, il pourrait être aussi bien à la tête d’une armée que de son team. Je ne veux pas du prestige, je préfère aller bosser pour un team privé…

…ou un team comme Tech 3, qui est sans conteste un des plus humains du paddock.

« Il y a bien certains sujets de plaisanteries entre nous. Comme Joss, qui est très coquet. Le matin, il passe 25 minutes sous la douche pendant que tout le monde attend. Après les essais, il va se laver, se peigner pour attaquer la soirée de mécanique. Mais dans l’ensemble, on cohabite très bien. Il n’y a jamais de tensions. »

 

Et puis, il y a comme dans toute chose les mauvais côtés qui gonflent carrément Francis. Les bornes en camion sur les GP en Europe, « on s’en tape en gros 20 000 par an. ». Une descente à Jerez, c’est 20 heures de bahut à 90 km/h. Egalement monter et démonter les boxes, laver la moquette à chaque fois.
« Pour moi, tout ça, c’est un peu du cirque, j’ai beaucoup de mal à comprendre à quoi sert tout ce faste. Parfois même, je me demande ce que je fous là quand je vois ça. Je me dis que j’ai un peu raté mon époque. Je rêve de vieilles estafettes et de mécanique sur la pelouse. »
Un peu comme sur les Dakar où la liberté et le système D sont rois.
« Tu n ‘as surtout pas à avoir un standing, ce qui est pour moi très pesant en GP. »
Quand à la vie privée, on touche là à l’un des points les plus sensibles de cette vie mouvementée.
« Tu peux mener une vie privée parallèlement à ton boulot en GP à condition d’habiter à côté des ateliers où tu rentres après chaque course. Mais nous, on est des saisonniers. Cette année, entre janvier et octobre, je ne serai rentré que trois fois chez moi, en gros une dizaine de jours. Pendant tout ce temps, c’est vrai que je ne vois pas les potes, ni mon usine pourrie avec mes motos. Quand tu rentres tu es largué car lis ne t’ont pas attendu pour vivre. Il faut beaucoup de temps à chaque fois pour se remettre dans le bain. »
 
Quant aux gonzesses, la réussite n’est guère plus probante.
« J’ai vécu 4 ans avec une copine… elle m’a mis dehors cette année, quand elle a appris que je repartais en GP. »
A croire qu’il faut être asocial ou alors être tombé dedans dès sa naissance.
« De toute façon, c’est une vie solitaire. »
Et si demain, Francis devait conseiller un minot qui rêve de devenir mécanicien en Grand prix ?
« Il faut être passionné avant tout. Pour le reste, je ne sais pas. Je suis incapable de donner un conseil. Moi-même, j’ai toujours été incapable de me vendre, de me proposer à quelqu’un. De ma vie, je n’ai jamais écrit un CV. Mon histoire tient plus de la continuité de ce que je faisais sur les Dakar. De fil en aiguille, de rencontre en rencontre, j’ai atterri là, c’est tout. »
A l’heure qu’il est, Francis a terminé sa saison chez Tech 3 et est retourné dans son usine pourrie qu’il avait hâte de faire revivre. Pendant deux mois, il va pouvoir bricoler. Payé 10 000 F net par mois sur dix mois, il a pu économiser un peu pour passer tranquillement ces deux mois d’hiver. Même si c’est un peu difficile, car toujours et encore pour assouvir son rêve, ses envies, sa passion, il a un peu tendance à se laisser aller, 15 000 F par ci pour remettre à neuf le moteur de sa 600 Ducati, un chrome à finir pour sa Buell. Pendant deux mois, il va aussi gamberger sur son avenir.
« Je vais essayer de me raisonner pour ne pas me laisser embarquer sur un Dakar, sinon, je ne vais pas pouvoir faire tout ce que je voudrais dans mon usine. »
Plus qu’un virus, la course est pour lui une drogue.
« Quant à 98, je pense que je vais repartir chez Tech 3. »
Et après ? L’état de manque.
« C’est vrai que tu te poses toujours pas mal de questions sur la précarité de cette vie, mais je n’arrive pas à imaginer quelque chose d’autre qui puisse m’apporter autant de satisfaction. »
S’installer tranquillement dans son usine pour y faire de la réparation et rénovation de motos ?
« Ce n’est pas rentable, j’y consacre trop de temps et en plus, j’ai une fâcheuse tendance à tomber amoureux des engins que je bricole. Je ne sais pas… les Grands Prix m’ont donné envie de retourner dans plein d’endroits pour mieux les connaître, les visiter plus en profondeur.
Mon rêve, en fait, ce serait d’avoir un peu d’argent de côté. Me payer un 125 CG et faire le tour du monde avec ! »